Bilinguisme au Tchad : chantier sans fondations
Au Tchad, le bilinguisme vient de recevoir une nouvelle couche de peinture administrative. Thème de la rentrée scolaire 2026-2027 : « Une école bilingue au service d’une nation ». Sur le papier, la formule est séduisante. Dans les salles de classe, elle risque pourtant de ressembler à ces chantiers tchadiens où l’on pose d’abord l’enseigne avant de couler les fondations.
Un grand mot pour une petite réalité
Le 31 août, à la veille de la rentrée administrative, le ministre d’État chargé de l’Éducation nationale, du Bilinguisme et de la Promotion civique, Dr Mahamat Ahmat Alhabo, a exposé les grandes orientations de la nouvelle année scolaire.
Formation des enseignants, supports pédagogiques, amélioration de la gouvernance, suivi des établissements : la liste est longue. Et comme toujours, les ambitions sont à la hauteur des discours.
Le problème est ailleurs : avec quels moyens ? Car au Tchad, on aime beaucoup annoncer les réformes. On aime moins expliquer comment elles seront financées, appliquées et évaluées. Le bilinguisme ne fait pas exception.
Une école bilingue ne se décrète pas par circulaire. Elle nécessite des enseignants capables d’enseigner réellement dans les deux langues, des manuels disponibles dans les établissements, des programmes adaptés et une formation continue sérieuse. Sinon, on risque simplement d’avoir deux langues sur les documents officiels et une seule réalité dans les salles de classe.
Pendant que le Tchad proclame, l’Afrique expérimente
Il suffit pourtant de regarder ailleurs. Le Rwanda a profondément réorganisé sa politique linguistique et éducative, notamment avec le passage progressif du français vers l’anglais comme langue d’enseignement. Cette expérience n’a pas été parfaite, mais elle montre qu’une politique linguistique implique des choix, des investissements et une adaptation progressive.
L’Afrique du Sud, elle, a choisi une approche radicalement différente : sa Constitution reconnaît douze langues officielles, dont onze langues historiques et, depuis 2023, la langue des signes sud-africaine. Cette diversité ne règle évidemment pas tous les problèmes scolaires, mais elle rappelle une évidence : reconnaître les langues exige également des politiques publiques capables de leur donner une place concrète.
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Au Tchad, le défi est encore plus délicat. Le français et l’arabe sont officiellement au cœur du système, dans un pays où les réalités linguistiques quotidiennes dépassent largement ces deux langues. Alors, pourquoi ne pas commencer par les bases ?
Former l’enseignant avant de transformer l’élève
Le véritable laboratoire du bilinguisme, ce n’est pas le ministère. C’est la salle de classe. C’est devant le tableau noir que l’on saura si la réforme fonctionne. C’est dans les cahiers des élèves que l’on verra si les enfants comprennent réellement les enseignements. Et c’est dans les résultats scolaires que le pays pourra mesurer son efficacité.
Le ministère annonce justement le renforcement de la formation initiale et continue des enseignants. Voilà probablement le chantier prioritaire. Parce qu’un enseignant mal préparé dans une classe bilingue peut transformer une réforme prometteuse en casse-tête pédagogique.
Et que dire des écoles qui manquent déjà de matériel ? Ajouter une deuxième langue sans garantir les livres, les outils pédagogiques et les ressources humaines nécessaires revient à demander à un maçon de construire un immeuble avec une truelle, mais sans ciment.
Le bilinguisme peut être une formidable arme de cohésion nationale. Il peut rapprocher les communautés, élargir les possibilités professionnelles des jeunes et renforcer l’ouverture du Tchad sur son environnement régional et international. Mais il peut aussi devenir une réforme de plus si elle est conduite uniquement par des discours.
La réussite dépendra donc moins des cérémonies de lancement que du suivi quotidien. Combien d’enseignants seront réellement formés ? Combien de manuels seront disponibles ? Combien d’établissements appliqueront effectivement les nouveaux programmes ? Quels seront les résultats des élèves après deux, trois ou cinq ans ? Voilà les questions qui comptent.
Le bilinguisme tchadien mérite mieux qu’une réforme administrative. Il mérite une véritable stratégie nationale, accompagnée d’un calendrier, d’un budget et d’une évaluation transparente. Le Tchad veut bâtir une école au service de la nation. Très bien. Mais avant de parler de toit, il faut vérifier les fondations.
Le bilinguisme ne doit pas être une belle formule imprimée sur les documents du ministère. Il doit devenir une compétence réelle des élèves et des enseignants.
Sinon, dans quelques années, le pays risque de découvrir une vérité vieille comme les chantiers mal planifiés : on peut inaugurer un bâtiment, mais pas une fondation qui n’existe pas.
Le bilinguisme tchadien est donc à un tournant. Soit il devient une véritable politique éducative, structurée et financée. Soit il restera ce que deviennent trop souvent certaines grandes réformes : un magnifique discours posé sur un chantier encore à ciel ouvert.
Martin HIGDE NDOUBA