Qui se cache derrière les usines d’alcool frelaté ?
Chaque année, l’alcool frelaté tue en silence des milliers d’Africains. Derrière les bouteilles sans marque et les sachets vendus à bas prix se cache une économie criminelle qui prospère sur la pauvreté, la faiblesse des contrôles et parfois la corruption. Les États interdisent, saisissent et détruisent. Mais une question demeure : pourquoi les véritables commanditaires restent-ils toujours hors de portée ?
Derrière l’alcool frelaté, un business bien organisé
L’histoire se répète. Les forces de sécurité annoncent la saisie de milliers de litres d’alcool frelaté. Les images des destructions font le tour des médias. Les ministres promettent une tolérance zéro. Quelques semaines plus tard, les mêmes produits réapparaissent dans les marchés, les bars de fortune et les quartiers populaires. Comme si rien ne s’était passé.
Cette permanence n’est pas le fruit du hasard. Elle révèle l’existence d’une véritable industrie clandestine. Fabriquer de l’alcool frelaté exige des matières premières, des locaux, une logistique, des réseaux de distribution et des financements. Autrement dit, cette activité ne peut prospérer sans organisation.
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Au Tchad, un décret présidentiel interdit la fabrication, la commercialisation et la consommation de ces boissons dangereuses. L’intention est salutaire. Pourtant, sur le terrain, le commerce illicite continue d’alimenter une demande portée par des prix dérisoires et un pouvoir d’achat en berne. Les vendeurs de rue sont régulièrement interpellés, mais ils ne sont souvent que le dernier maillon d’une chaîne beaucoup plus vaste.
La véritable question est ailleurs. Qui sont les propriétaires des ateliers clandestins ? Qui importe les produits chimiques entrant dans la fabrication ? Qui protège ces circuits lorsque les contrôles se relâchent ? Qui blanchit les bénéfices de ce commerce qui transforme la misère en fortune ?
L’Afrique dispose de lois. Ce qui manque encore, ce sont des enquêtes financières capables de remonter les filières jusqu’aux décideurs de l’ombre. Tant que seuls les petits revendeurs seront arrêtés, les véritables patrons du trafic continueront d’investir dans cette industrie de la mort.
Les conséquences dépassent largement la santé publique. L’alcool frelaté détruit des familles, surcharge les systèmes hospitaliers, favorise la criminalité et compromet l’avenir d’une jeunesse déjà fragilisée par le chômage et l’exclusion. Chaque décès est le symptôme d’un échec collectif.
Les réponses ne peuvent plus être uniquement répressives. Elles doivent associer les douanes, les services fiscaux, les laboratoires, les magistrats, les forces de sécurité et les autorités sanitaires. Il faut aussi soutenir la recherche, car les études sur les circuits de production restent encore trop rares pour mesurer l’ampleur réelle du phénomène.
Le combat contre l’alcool frelaté ne sera gagné que lorsque les États cesseront de courir après les vendeurs pour s’attaquer aux financiers. Car derrière chaque bouteille empoisonnée se cache un entrepreneur clandestin, derrière chaque atelier un réseau, et derrière chaque réseau une complicité que personne n’ose encore nommer.
L’alcool frelaté n’est pas seulement un poison. Il est aussi le révélateur des failles de gouvernance qui permettent à des économies criminelles de prospérer au cœur même des États africains.
Martin HIGDE NDOUBA
