Moursal : derrière le marché du sexe, des diplômées au survie de leur corps
À la tombée de la nuit, le quartier de Moursal, dans le 6ᵉ arrondissement de N’Djaména, révèle une réalité sociale rarement exposée au grand jour. Dans les rues, des jeunes femmes proposent des rapports sexuels contre 2 000 à 3 000 FCFA. Certaines seraient diplômées, mais sans emploi. Derrière cette activité clandestine se dessine une question préoccupante : jusqu’où le chômage et la précarité peuvent-ils pousser les jeunes femmes ?
À la nuit tombée, une autre réalité de Moursal
Lorsque le soleil disparaît, certaines rues de Moursal changent de visage. En empruntant l’axe qui longe le marché Mokolo, depuis l’Institut Émi-Koussi jusqu’à la voie communément appelée axe Haroun-Kabadi, on découvre une activité qui se déroule loin des regards indiscrets et des objectifs des caméras.
Le marché du sexe s’installe progressivement dans l’espace public. Visages dissimulés, discrétion de rigueur et négociations à voix basse : les jeunes femmes collent au murs ou assissent proposent leurs services à des tarifs oscillant entre 2 000 et 3 000 FCFA.
A Lire aussi/Au Sénat : le foncier au cœur des débats, mais où sont les solutions ?
Derrière ces scènes nocturnes se cachent des parcours parfois inattendus. Certaines de ces femmes seraient titulaires de diplômes, mais confrontées à l’absence de perspectives professionnelles.
Des diplômées face à la précarité
Au cours d’une conversation informelle, sans enregistrement, une jeune femme accepte de raconter une partie de son histoire. Elle explique avoir découvert cette activité grâce à une amie qui l’y a conduite.
« Cela fait plus de trois ans que je suis dans cette activité. Au début, j’avais honte, mais aujourd’hui, ça va. Il est facile de gagner 20 000 FCFA par jour », confie-t-elle.
Pour elle, cette pratique représente avant tout un moyen de gagner sa vie. Interrogée sur les risques auxquels elle s’expose, elle relativise : « Ce n’est pas risqué, la vie est un risque. »
Son témoignage, aussi troublant soit-il, soulève une interrogation majeure. Comment une jeune femme ayant suivi un parcours scolaire peut-elle en arriver à considérer cette activité comme une solution économique ?
Le marché du sexe ne se résume pas à des trajectoires individuelles. Il renvoie également aux difficultés d’insertion professionnelle, à la précarité économique et au manque d’opportunités auxquelles une partie de la jeunesse tchadienne est confrontée.
Une réalité sociale qui échappe aux regards
Elles sont nombreuses à mener une vie ordinaire pendant la journée. Certaines fréquentent les mêmes espaces publics, côtoient les mêmes familles et possèdent parfois des qualifications universitaires. Pourtant, à la nuit tombée, elles rejoignent les rues où se développe le marché du sexe.
Cette double vie témoigne d’une réalité sociale souvent passée sous silence. La honte, la peur du jugement et la stigmatisation poussent ces femmes à dissimuler leur identité et leur activité.
Mais réduire leur situation à une question de moralité serait passer à côté du problème. Le chômage des diplômés, l’insuffisance des mécanismes d’accompagnement et la vulnérabilité économique constituent autant de facteurs qui méritent une attention particulière.
Au-delà de la prostitution, une responsabilité collective
Le marché du sexe à Moursal interpelle bien au-delà du quartier. Il questionne les politiques publiques en matière d’emploi, d’autonomisation économique et de protection sociale des femmes.
Le ministère de l’Action sociale, de la Solidarité et des Affaires humanitaires, ainsi que les structures chargées de la promotion de la femme et de la protection de l’enfance, sont appelés à s’intéresser à cette réalité.
L’enjeu n’est pas de condamner ou de stigmatiser celles qui exercent cette activité, mais de comprendre les mécanismes qui les y conduisent et de leur proposer des alternatives concrètes.
Car derrière le marché du sexe, il y a parfois des diplômes sans débouchés, des ambitions contrariées et des vies confrontées à l’urgence de survivre. À N’Djaména, la nuit révèle ainsi une autre facette de la crise de l’emploi : celle de femmes qualifiées qui ne trouvent pas leur place dans le monde professionnel. Le diplôme devait ouvrir des portes. Pour certaines, il n’aura pas suffi à éviter les impasses de la précarité.
Martin HIGDE NDOUBA