Actualités

Bulldozers contre boutiques : le prix caché de l’ordre urbain

Depuis plusieurs jours, les communes de N’Djamena multiplient les opérations de déguerpissement des hangars et boutiques installés le long des routes bitumées. Présentée comme une mesure visant à restaurer l’ordre urbain, cette campagne se déroule dans un climat de tension marqué par des destructions brutales et des scènes de désolation. Entre impératif d’aménagement et précarité économique, la capitale tchadienne semble confrontée à un dilemme que les bulldozers, à eux seuls, ne peuvent résoudre.

Urbanisme ne se décrète pas

L’ordre urbain est une nécessité. Aucune capitale ne peut prétendre au développement sans une organisation cohérente de ses espaces publics, sans voies dégagées ni respect des règles d’occupation du domaine public. Sur ce principe, les autorités communales de N’Djamena ont raison de vouloir remettre de l’ordre dans une ville où l’urbanisation s’est souvent faite au rythme de l’informel.

A Lire aussi/Enfin un parc pour respirer à N’Djamena

Mais la manière dont cette politique est exécutée pose un sérieux problème.

Depuis quelques jours, des dizaines de hangars, de boutiques et de petits commerces sont démolis le long des routes bitumées. Les images qui circulent montrent des commerçants tentant de sauver quelques marchandises tandis que les engins de destruction avancent. Pour beaucoup de ces familles, ces modestes installations représentent l’unique source de revenus.

L’État peut-il promouvoir l’ordre urbain tout en plongeant des citoyens dans une plus grande précarité ?

La question mérite d’être posée, car une politique publique ne se mesure pas seulement à ses objectifs, mais aussi à ses conséquences sociales. Derrière chaque boutique détruite se cache une famille, des enfants à scolariser, des loyers à payer et des crédits parfois contractés pour lancer une petite activité.

Certes, l’occupation anarchique des emprises publiques ne peut devenir une norme. Toutefois, le rôle d’une administration moderne est aussi d’anticiper et d’accompagner. Informer suffisamment à l’avance, dialoguer avec les concernés, proposer des sites de recasement ou des alternatives économiques : voilà ce qui distingue une opération d’aménagement d’une simple démonstration d’autorité.

À défaut, le risque est grand de transformer une campagne d’assainissement en un règlement de comptes perçu contre les plus vulnérables. Les grands projets urbains ne doivent pas se construire sur les ruines de l’économie populaire.

Ordre urbain ou ordre social ?

N’Djamena a besoin d’ordre, mais elle a aussi besoin de justice sociale. Une ville moderne ne se résume pas à des avenues dégagées ; elle se construit avec ses habitants et non contre eux. Le véritable défi des autorités n’est donc pas seulement de libérer les trottoirs, mais de concilier développement urbain et dignité humaine.

Car une capitale qui détruit sans proposer d’alternatives risque de gagner en esthétique ce qu’elle perd en cohésion sociale. Et un ordre urbain qui oublie l’humain finit toujours par ressembler à une injustice organisée.

Martin HIGDE NDOUBA

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page