Pourquoi faut-il toujours cotiser pour soigner un artiste tchadien ?
Au Tchad, la solidarité devient souvent l’ultime recours lorsqu’un artiste tombe malade. À chaque SOS, les mêmes appels aux dons, les mêmes cotisations et la même émotion collective. Mais derrière cette générosité se cache une question dérangeante : pourquoi ceux qui ont consacré leur vie à la culture doivent-ils attendre la maladie pour être secourus ?
Quand le talent ne protège plus
Ce n’est ni la première fois, et probablement pas la dernière, qu’un artiste tchadien souffrant doit lancer un SOS pour financer ses soins. À chaque fois, le scénario se répète : mobilisation sur les réseaux sociaux, appels à la générosité, contributions des proches, des collègues et parfois de simples anonymes.
A Lire aussi/Diaspora : Karamoko Jean Marie Traoré échange avec les délégués du HCBE sur les prochaines actions
Le cas de Laurent Satourne, véritable baobab de la musique tchadienne, illustre cruellement cette réalité. Après avoir consacré une partie de sa vie à la création musicale et au rayonnement culturel du pays, l’artiste se retrouve confronté à une situation qui dépasse la seule question de la maladie : celle de la précarité de ceux qui font vivre la culture. Le problème n’est donc pas Laurent Satourne. Il est plus profond. Il concerne tout un système.
La solidarité ne peut pas devenir une politique culturelle
La solidarité est une valeur noble. Elle permet de sauver des vies et témoigne de la générosité d’un peuple. Mais elle ne peut constituer l’unique mécanisme de protection sociale pour un artiste.
Lorsqu’un artiste tombe malade, la société découvre soudainement son importance. On rappelle ses chansons, ses spectacles, ses œuvres et son influence sur plusieurs générations. Pourtant, pendant ses années d’activité, combien ont réellement pensé à sa retraite, à sa couverture médicale ou à sa protection sociale ?
Un artiste ne devrait pas être considéré comme un héros uniquement lorsqu’il est malade. Le véritable paradoxe est là : le pays célèbre ses talents, mais peine encore à construire un environnement dans lequel l’artiste peut vivre dignement de son métier.
Transformer les SOS en solutions
Il est temps de dépasser les collectes ponctuelles. Le Tchad a besoin d’une véritable politique de protection de l’artiste. Cela pourrait passer par une mutuelle dédiée aux professionnels de la culture, un fonds national de solidarité culturelle, une couverture maladie adaptée ou encore un mécanisme de retraite pour les artistes ayant consacré plusieurs décennies à leur carrière.
Les organisations professionnelles ont également un rôle majeur à jouer. Elles doivent pouvoir négocier avec l’État et les partenaires privés des mécanismes durables, plutôt que d’attendre chaque drame pour lancer une campagne de cotisation.
Car lorsqu’un artiste doit vendre ses biens, solliciter ses fans ou attendre une collecte pour accéder aux soins, c’est toute la société qui doit s’interroger.
Reconnaissance qui ne doit pas attendre la maladie
Le Tchad regorge de talents. Musiciens, comédiens, peintres, écrivains et autres créateurs contribuent à construire l’identité culturelle du pays. Pourtant, beaucoup terminent leur carrière dans la vulnérabilité.
L’artiste doit pouvoir vivre de son art, préparer sa vieillesse et se soigner sans avoir à transformer sa maladie en appel national à la générosité.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut cotiser pour sauver un artiste. Oui, il faut le faire lorsque l’urgence l’exige. Mais il faut surtout construire un système où ces cotisations deviennent exceptionnelles, et non une tradition.
Un pays qui honore son artiste seulement lorsqu’il est malade honore trop tard ceux qui ont contribué à faire vivre son âme.
Martin HIGDE NDOUBA
