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Des explorateurs aux « envahisseurs » : Faso change de récit colonial

En décidant de revoir la manière dont les manuels scolaires présentent les figures européennes de la période coloniale, le Burkina Faso entend reprendre la main sur son récit historique. Derrière le changement de vocabulaire, des « explorateurs » aux « envahisseurs », se joue une bataille plus large : celle de la mémoire, de l’identité et de la souveraineté intellectuelle.

Quand les mots racontent une autre histoire

Au Burkina Faso, l’histoire n’est plus seulement une affaire de dates, de batailles et de personnages. Elle devient aussi une question de vocabulaire. Le gouvernement dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré veut revoir les manuels scolaires afin de ne plus présenter certains anciens « explorateurs » ou « conquérants » européens sous des appellations jugées trop neutres. Le terme « envahisseurs » est désormais mis en avant pour qualifier leur rôle dans l’histoire du pays.

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Ce changement peut sembler sémantique. Il ne l’est pas totalement. Les mots utilisés dans une salle de classe façonnent la représentation que plusieurs générations se font de leur propre passé. Parler d’« envahisseurs » plutôt que d’« explorateurs » revient à déplacer le regard : l’accent n’est plus placé sur la découverte d’un territoire, mais sur la présence de puissances étrangères dans un espace déjà habité, organisé et doté de ses propres sociétés.

Bataille contre les récits hérités

Pendant des décennies, une partie de l’histoire africaine a été enseignée à travers des catégories forgées pendant ou après la période coloniale. Les explorateurs y apparaissaient parfois comme des découvreurs, les conquérants comme des bâtisseurs d’empires et la colonisation comme une étape presque mécanique de l’histoire.

Le Burkina Faso entend désormais inverser cette perspective. Les envahisseurs ne seraient plus décrits uniquement à travers leurs expéditions, mais aussi à partir des conséquences de leur présence sur les populations locales.

Cette démarche rejoint une volonté plus large de réappropriation du récit historique africain. Elle pose une question essentielle : qui raconte l’histoire et depuis quel point de vue ? Car une histoire écrite exclusivement par ceux qui ont exercé le pouvoir risque de laisser dans l’ombre la parole de ceux qui l’ont subi.

Décoloniser les esprits sans réécrire le passé

La démarche burkinabè ouvre toutefois un débat important. Décoloniser les programmes scolaires ne devrait pas signifier remplacer un récit officiel par un autre récit officiel. Il s’agit plutôt de donner davantage de place aux sources africaines, aux résistances locales, aux sociétés précoloniales et aux conséquences concrètes de la domination étrangère.

Le mot envahisseurs peut ainsi avoir une portée pédagogique, à condition qu’il s’accompagne d’une histoire documentée, contradictoire et rigoureuse. L’objectif ne devrait pas être de transformer les élèves en héritiers d’une colère historique, mais en citoyens capables de comprendre comment s’est construite leur histoire.

Plus de six décennies après les indépendances, le débat reste d’actualité. Dans plusieurs pays africains, les symboles, les langues, les institutions et certains réflexes hérités de la colonisation continuent d’alimenter les discussions sur la souveraineté.

Au Burkina Faso, qualifier certains acteurs coloniaux d’envahisseurs traduit donc une volonté politique : faire de l’école un espace où l’Afrique raconte davantage son histoire avec ses propres repères. Reste à transformer cette volonté en enseignement solide. Car tourner la page coloniale ne signifie pas effacer le passé, mais apprendre à le regarder

Martin HIGDE NDOUBA

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